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Graffitis et Pochoirs

Nemo, l'autre maire de Bogotáintro ] [carnet 1] [carnet 2]

" De 1995 à 1997, Antanas Mockus a été maire de Santa Fé de Bogotá, capitale de la Colombie, mégapole d'environ 10 millions d'habitants (le quart de la population totale du pays). Il a été brillamment réélu à la mairie, pour trois ans, en novembre 2 000."

"Fin août 1996, je suis arrivé à Bogotá pour réaliser une série de peintures murales à travers la ville, ayant comme objectif de montrer l'extrême diversité de cette ville et donc de n'ignorer aucun quartier, si dur soit-il. "

"J'ai terminé ma série en janvier de l’année 2 000, une série de 160 "bombages", tous différents bien entendu. "

Voici le texte qu’Antanas Mockus a écrit sur mon travail de peintre de rues à Bogotá, un an avant sa réélection."

Nemo

« Nemo, l'autre maire »

« J'ai voulu réveiller la complicité de femmes et d'hommes quand ils circulent dans la ville comme autant d'êtres anonymes. J'ai voulu être proche de ces êtres qui, sans se départir de leur personnalité, acceptent leur condition de citoyen parmi les citoyens. J'ai voulu établir une relation fraternelle de communication avec les citoyens. »

Un artiste, Nemo, nous montre comment réaliser ce rêve par le biais d'interventions graphiques sur les murs de notre ville. Que les autorités civiles ou même l'art lui-même interpellent le citoyen, cela ne date pas d'aujourd'hui. Depuis des siècles, l'urbanisme et l'art urbain ont nourri la recherche de formes plus tangibles d'identité, en marquant les lieux, en définissant le citoyen par sa relation avec le domaine public et en célébrant les pouvoirs.

L'un et l'autre, artiste et gouvernant, ont presque toujours recouru au langage du grandiose, invoquant un passé ou un futur idéalisés. L'interpellation était véhiculée par de grandes narrations et par les formes les plus classiques de grandeur, la plupart du temps rivales entre elles : la grandeur de la cité réconciliée avec la religion, la grandeur issue de la situation familiale et de l'arbre généalogique, la grandeur de la popularité et de l'estime publique, la grandeur du fonctionnel exaltée par l'ordre industriel, la grandeur dérivée du coût ou du prix, la grandeur du civisme anonyme, du contrat social fondé sur la victoire du citoyen sur son intérêt personnel.

 

Aujourd'hui, avec une optique très nouvelle, Nemo souligne la possibilité de l'interpeller avec modestie, désarticulant les ordres de grandeur mentionnés, à l'exception peut-être de l'ordre civique. Nemo cherche un lien irrémédiablement précaire et transitoire, de personne à personne, mais qui accentue le côté désintéressé, le caractère gratuit de la relation. Et la modestie de l'interpellation se voit renforcée par la conscience de son caractère éphémère.

Un graffiti, débarrassé de son côté furtif et illégal, nous dit avec coquetterie :
" Aujourd'hui, je te salue, je te surprends, demain je n'existerai plus; j'ai l'avantage matériel de pouvoir disparaître avant d'être oublié, ou avant de devenir, par la force de la routine, invisible pour toi."

Au-delà des villes musées qui ont réussi à réorganiser leur identité autour de la conservation de leur patrimoine, il existe un drame mondial quant à la mémoire urbaine. La plupart des villes paraissent destinées à une douloureuse et inévitable combinaison d'amnésie et d'auto-digestion permanentes.

L'œuvre ("les clins d'œil") de Nemo exprime et résout la tension entre mémoire et oubli, moyennant un dédoublement entre l'attention tendre et la dédicace à ce qui disparaîtra et la conscience et preuve méthodique qu'il en sera ainsi. Nemo est allé jusqu'à archiver la partie de son œuvre qui a disparu des murs de Bogotá. Ainsi, étant archivée, l'œuvre éphémère acquiert un peu plus d'immortalité que nous, ses destinataires. La certitude de ne pas subsister se transforme en force de l'être.

Avec la publication de photographies se complète un rite qui établit la conscience de la distance entre le fait et sa documentation. La documentation appartient peut-être au plus tolérant, au moins injurieux, au moins excluant des ordres de grandeur. Les bibliothèques, les centres de documentation, sont comme des banques de germes de plasma, dans lesquelles la différence a civilisé ses bagarres et déposé ou remis à plus tard la concurrence.

Tracer les coordonnées de ce qui s'est fait et noter la vitesse à laquelle c'est en train de disparaître, serait aussi une bonne méthode pour repérer avec un stoïcisme radical les empreintes d'une gestion publique.

La mairie de Nemo, sur les murs de la ville, et la mienne, auraient pu ne pas coïncider dans le temps. Mais elles ont coïncidé. En coïncidant, elles ont souligné la force de l'interpellation civique.»

 

Antanas MOCKUS - Santa Fé de Bogotá - Décembre 1999