Petits poêmes et grands textes - Retour à l'index

 

Par delà

Gérard Cotton

 

Par delà la mer et ses nacres,
Par delà la mort et ses marbres,
Par delà l'amour et ses fiacres,
Au-delà du fleuve et des arbres,
Hemingway l'avoua :
" Venise, tu survivras ! "
Nous l'avoua si bas .

Cet homme aux immenses blessures,
Blues à l'âme inondée d'injures,
Américain jamais parjure,
Sut entrevoir sous les dorures
Ce qui nous tient, tout ce qui dure .
" Venise tu survivras! "
Te l'avoua si bas .

Par delà les guerres et les rats,
Par delà la boue et l'effroi,
Par delà les preux des combats,
- Ce qu'il y a d' affectif en moi -
De Gaulle te l'avoua :
" Venise, tu survivras ! "
Nous l'avoua si bas .

Cet homme à l'immense droiture,
Fragile, debout sur les ordures
Des peuples et de leurs rinçures,
Sut deviner sous les armures
Que ce qui tient, c'est la Culture .
" Venise, tu survivras ! "
Te l'avoua si bas .

Par delà Harold, ses chimères,
Par delà les femmes et leurs rires,
Par delà le cristal des vers
Soutenant la fièvre du martyre,
Byron te l'avoua :
" Venise, tu survivras ! "
Nous l'avoua si bas .

Cet homme à l'immense écriture,
Candide au regard noir d'azur,
Torrent dont l'auguste chevelure
Ruisselle aux remparts de tes murs,
Cacha si bien son antique fêlure .
" Venise, tu survivras ! "
Te l'avoua si bas .

Par delà l'or du baptistère,
Les soies orientales d'Albertine,
Masquant ses rictus de poussière,
L'éclat pupille de sa rétine,
Proust, à nous tous l'avoua :
" Venise, tu survivras ! "
Nous l'avoua si bas .

Homme aux immenses tessitures,
Vin nouveau des Littératures,
Sa barque chemine dans mon futur
Quand au présent plus rien n'est sûr
Je vais serein , sous les voussures.
" Venise, tu survivras ! "
Te l'avoua si bas .

De l'Illinois aux Palestines,
De La Boisserie aux Précipices,
De Londres aux rivages de Thétis,
D'Illiers-Combray aux mers de Chine,
Sous les limons et les gravats,
Du fond de toi montent ces voix
Quand dans tes nuits le jour se noie
Dans le silence de son fracas :
" Venise, tu survivras ! "
..... A ceux qui ne te voient pas !