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Mort à Venise ?
Gérard Cotton

 

 

Pas de vie sans douleur,
Ni de bonheur sans fleurs.
Dans Venise la rouge,
Pas un falot qui bouge.
On cherche en vain Musset,
Sa folie,ses regrets:
Le dandy alcoolique.
George Sand,son parfum,
Ses étoles,son chagrin:
La douce chimérique.
Le quatrain lumineux de Théophile Gautier
Ricoche ce matin aux quais enluminés,
Où jadis accostèrent les foules aventureuses,
De galéasses chargées d'écharpes d'or soyeuses,
De safran ou d'encens,de liqueurs,de couleurs,
De saveurs épicées,de poissons argentés,
De couffins byzantins,de fioles orientales,
De roses de Damas,de coffrets de santal.
Au creux de ce jardin,
Riante, je t'ai surprise.
La vie te va si bien,
Sémiramis exquise.

Pas de futur sans hier,
Ni d'ombre sans lumière.
Dans Venise l'irréelle,
Glisse un trait d'aquarelle.
Apparaît Carpaccio,
Une sainte,un halo:
La légende adorée.
Le Titien,la puissance,
Les couleurs,la jouissance:
Saint Roch pestiféré.
Le silence mystérieux de Byron évanoui
Résonne au bout des cieux près de Missolonghi,
Où l'âme du poète,à une lieue d'Olympie,
Retrouve les dieux,les maîtres,au cénacle réunis,
Fait d'étraves gothiques,d'arrondis de Byzance,
De nudités antiques,de plissés d'élégance,
De casques,de boucliers,de fil d'épées tranchantes,
De vierges en majesté sous des ombrées d'acanthes.
Zéphir de la lagune ,
Qui souffle ce matin,
Ecartes ma rancune ,
Au loin de ce jardin.

Pas de joie sans tristesse,
Ni d'honneur sans ivresse.
Dans Venise délaissée,
Le songe est éveillé.
On devine Nabucco,
Le ténor,la mezzo:
Le destin pathétique.
Les vaisseaux de Wagner,
L'anneau d'Or,sa colère:
La fête chromatique.
Atlas des temps modernes attirant les sirènes,
Etranglant les démons prisonniers du limon,
Un théâtre de musique aux chatoiements intenses
Surgit des flots,lyrique,sous les moirées garance:
Mille pieux,mille planches,mille chants,mille voix,
Sol gracieux,pas de danse,auront du bout des doigts,
Sur des troncs encastrés,par des rocs entablés,
Architravé l'en bas,archivoûté les toits.
Inaltérable écrin,
Sans verdure, sans poussière,
Tu n'es plus un jardin,
Tu es une verrière.
Où les raies de lumière,
Ressortant du bassin,
Inondent ma misère,
Incendient mon chagrin.
Car la félicité,ici,est immortalité .