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PARIS : Le Bateleur, un rebelle dans la rue... (les pochoirs, ici )

Un article du journaliste Chris Kutschera (d'autres articles sur son site, ici)

C’est à quinze ans que le Bateleur a pris son nom: “quand j’interroge les tarots, quand je leur demande quelle est ma place dans l’univers, systématiquement, je trouve le Bateleur... Puisque cela m’est destiné, je le garde”.

Le Bateleur a eu un sacré destin, et il n’est pas certain que les tarots aient prévu qu’à l’âge de 33 ans il jouirait d’une certaine notoriété comme artiste peintre dessinateur pochoiriste. Il est né à Ménilmontant, rue de la Mare, à l’aube du 14 août 1961, “la nuit où l’on construisait le mur de Berlin”! Il avait 3 ans, et 4 frères et sœurs quand sa mère a disparu. Son père, pompiste dans un garage, n’a pas pu, ou n’a pas su, s’occuper de ses enfants. À 3 ans, Le Bateleur s’est retrouvé dans la rue: “Entre 3 ans et 10 ans, j’ai vécu dans la rue, en grappillant dans les vergers, en maraudant chez les boulangers, en allant de temps en temps chez mon père, ou chez ma grand mère”.

Quand sa grand mère impotente est morte d’un cancer, “ma vie a basculé: j’ai été arraché de force à ma famille, et trois jours après, j’étais dans un train, direction un foyer de la DASS, en Savoie”! Il y passera 8 ans. Il voulait être artiste peintre (il dessinait depuis l’âge de 6 ans): on lui a donné une formation de cuisinier! Matériellement, ce foyer était irréprochable. Affectivement, “c’était insupportable: nous n’avions aucun amour, aucune tendresse: jamais un baiser, jamais un sourire”.

Cette société qui avait bousillé mon enfance

À sa majorité, à 18 ans, il est sorti du foyer avec un sac, son CAP de cuisinier, et 7.000 francs en poche. “Je ne suis pas allé loin; j’étais complètement révolté: j’avais envie de tout faire pour détruire la société, par vengeance contre cette société qui avait bousillé mon enfance”. Il est devenu un voleur et un drogué. Il a fait au total trois ans de prison!

“J’ai été un naufrage total”, reconnaît aujourd’hui le Bateleur avec beaucoup de franchise... “Un jour, j’étais arrivé à l’ultime limite, j’avais ma dose d’héroïne et j’étais décidé à en finir... quand j’ai rencontré une femme. Elle a voulu un enfant... j’ai décidé de suivre une cure de désintoxication, très pénible... depuis, je ne touche plus aux drogues dures; cela me dégoûte”!

Le Bateleur a acheté un bar dans le midi; il a voyagé, et a vécu aux Antilles. Depuis son retour en France, il bombe.  “Aujourd’hui, je suis un vrai rebelle; mais j’emploie les bonnes armes: la poésie, l’art! On ne peut pas empêcher un artiste de créer”. Installé dans l’espace artistique de la rue des Cascades -- une ancienne usine occupée par des artistes -- Le Bateleur passe son temps à peindre et à faire des pochoirs.

Le Bateleur se bat pour faire arrêter le massacre du quartier: “Je travaille dans les quartiers condamnés, où les gens sont concernés; mais je ne réserve pas mes pochoirs aux immeubles déjà murés: je n’hésite pas à bomber sur les bâtiments publics, les écoles, pour que les enfants les voient; je reproche aux gens de ne pas se sentir concernés jusqu’au jour où ça leur arrive”.

Le Bateleur a une collection de près de 80 différents modèles de pochoirs, où se côtoient des personnages aussi différents que Charlie Chaplin, Einstein, Zapata, le Boudha, une petite fille, un danseur africain, Isis... L’ancien élève cuistot de la DASS passe jusqu’à 35 ou 40 heures pour découper la matrice d’un pochoir! Ses pochoirs sont accompagnés de légendes qui soulignent son message: “Un mur! C’est avec des choses simples que les promoteurs aident à trépasser l’hiver”! “C’est, dit-il, ma réponse aux affiches de la Mairie de Paris qui proclament “Un lit.. Un repas... C’est avec des choses simples que la Mairie de Paris aide les SDF à passer l’hiver”!

“les textes naissent avec chaque pochoir... j’ai commencé à les travailler après avoir été expulsé du “supermarché de l’art”! Depuis son retour à Paris, il y a 3 ans, Le Bateleur n’a pas cessé de squatter: il est passé du couvent des Récollets, au supermarché de l’art, à la rue de Trévise, et aujourd’hui à l’espace de la rue des Cascades -- qu’il ne désespère pas de sauver avec une subvention de l’UEE. “Ce que nous disons, nous, à tous ces promoteurs, tient en quelques mots: “vous fermez des lieux pendant 5 ou 10 ans avant de les détruire! Pendant ce temps-là, prêtez les, mettez les à la disposition d’organismes, pour des artistes ou pour les SDF. Prêtez-les, le temps que vous n’en faîtes rien”.

Le Bateleur vit avec un budget dérisoire: 2.000 francs par mois. Il en réinvestit 1.500 F pour la peinture, et il lui reste 500 francs! “Je mange un sandwich par jour, et j’achète un paquet de tabac tous les trois jours... Je n’achète jamais de fringues: tout ce que je porte, je l’ai récupéré dans des poubelles”. Pourquoi aime-t-il tant le personnage de Zapata? “C’était l’homme le plus pur, le plus intègre que l’on puisse imaginer, alors que c’était un riche propriétaire! C’est un révolté viscéral, qui a fait que le Mexique est un pays libre... à la différence de Pancho Villa, qui a vite été récupéré”. Le Bateleur ne veut surtout pas se laisser récupérer: à la différence de certains de ses collègues pochoiristes qui s’alignent sur le marché de l’art, et vendent leurs oeuvres plusieurs milliers de francs, Le Bateleur ne vend rien au-dessus de 1.000 francs. Et dans la rue il distribue souvent gratuitement ses pochoirs. Mais par moment il se laisse gagner par le doute: “Je me considère comme un bon ouvrier, mais je n’ai même pas le salaire d’un RMIste! J’arrêterai peut-être le pochoir, parce que la reconnaissance n’est pas ce qu’elle devrait être... Peut-être mon ultime pochoir aura-t-il pour texte: “Mort d’avoir trop donné... merci de ne pas l’oublier”.

Droits de Reproduction strictement réservés © Chris Kutschera 2002. Article écrit en 1994.

Le Bateleur nous a quitté en 1996. Il ne découpera plus ses petits cartons et n'enchantera plus les murs de nos villes. Il n'a pas été "récupéré", comme il disait. Non, mais il nous manque...

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